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Stronger : tout est dans la tête

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Jake Gyllenhaal aurait été un concurrent sérieux aux prochains Oscars qui se dérouleront le 4 mars (les votants en ayant décidé autrement). Dans ce drame émouvant prenant place pendant les attentats du marathon de Boston en 2013, nous suivons l’histoire vraie de Jeff Bauman, qui a perdu ses deux jambes dans les bombardements, racontée avec précision et finesse, évitant le pathos et les clichés.

Synopsis : En ce 15 avril 2013, Jeff Bauman est venu encourager Erin qui court le marathon : il espère bien reconquérir celle qui fut sa petite amie. Il l’attend près de la ligne d’arrivée quand une bombe explose. Il va perdre ses deux jambes dans l’attentat. Il va alors devoir endurer des mois de lutte pour espérer une guérison physique, psychologique et émotionnelle.

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Hollywood et sa formidable capacité à adapter les faits historiques récents. La question qui se pose est évidemment celle du recul. En a-t-on suffisamment pour évoquer une tragédie sans indigner et en livrant un vrai film de cinéma et pas une vidéo hommage aux victimes ? Et déjà l’année dernière, Traque à Boston de Peter Berg avec Mark Wahlberg avait ces attentats pour toile de fond… Cela dit, dans Stronger de David Gordon Green, les attentats ne sont pas une fin en soi mais plutôt un point de départ du parcours d’un homme happé par la tragédie et luttant pour s’en remettre. Et une histoire d’amour.

Jeff essaye de faire amende honorable avec son ex-petite amie Erin (incarnée par l’excellente Tatiana Maslany, vue dans Orphan Black). Leur plus gros problème c’est qu’il est immature et ne souhaite pas avancer. Il veut cependant lui prouver qu’elle peut compter sur lui et se rend au marathon de Boston auquel elle participe, pour l’encourager. Mais les attentats vont le conduire à l’hôpital, privé de ses deux jambes. S’en suit une situation plutôt incertaine entre la célébrité soudaine de Jeff et sa convalescence, menaçant aussi bien de les déchirer que de les rapprocher.

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Au début du film, j’ai été un peu partagé par l’impression d’être sur un fil mince entre émotion et puissance d’un côté, et de l’autre le sentiment que tout pouvait facilement basculer en un film quelconque et lisse, à la limite du téléfilm sentimental. Car ce qui peut être inspirant sur le papier peut souvent être alourdi de manière sirupeuse et remplie de clichés à l’écran. Mais le réalisateur se révèle être un excellent choix, menant une carrière atypique entre films indés et comédies potaches avec James Franco (il réalisera également le prochain film Halloween qui sortira cette année). Il semble sûr de ce qu’il fait et il y a une volonté constante d’aller dans des choix intrigants plutôt que de chercher la facilité. Et un vrai sens de l’intimité à petite échelle si l’on peut dire : il s’efforce de créer un cadre authentique dans la dynamique délicate des relations entre Jeff et ses proches, plutôt que de raconter toutes les répercussions que les attentats ont eues. Il y a un moment d’une intensité folle qui souligne ça : à l’hôpital, lorsqu’on lui retire ses bandages et que le point de vue est entièrement sur Erin et Jeff sans aucun mouvement, ses jambes légèrement dans le flou optique. La caméra sur leur visage, capturant toutes leurs émotions, alors qu’il s’apprête à affronter une vie en fauteuil roulant et crouler sous les paparazzis avides d’anecdotes. Ce style intimiste (et non conventionnel) permet à Gyllenhaal d’épater. Sans effort et jamais mécanique, il instaure une vraie intensité dramatique à son personnage – type de mec éraflé dont il a désormais l’habitude. Il est agréable de voir qu’il a ses nuances : Jeff est souvent égoïste et immature, et en gardant toute son humanité perfectible, le spectateur est d’autant plus impliqué dans son histoire.

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Le scénario, écrit par l’acteur John Pollono, fonctionne en se concentrant sur les détails. Il y a une représentation pédagogique du quotidien d’un nouvel handicapé. Comment utiliser les toilettes ou la douche ? Comment fonctionnent des prothèses ? En quoi l’intimité du couple change-t-elle ? Il y a une scène particulièrement poignante où Jeff dit à Erin : « Je voudrais que tu puisses te poser sur moi » alors qu’il est allongé sur elle. Les tâches quotidiennes de sa vie sont évidemment affectées, jusque dans sa masculinité. Et en se focalisant sur le couple, Stronger nous immerge totalement dans leur nouvelle vie.

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Un mot également sur Tatiana Maslany qui est une partenaire de jeu parfaite, délivrant une performance aussi puissante que Gyllenhaal et surtout tellement juste. Et Miranda Richardson également, en mère alcoolique et possessive, en opposition permanente avec sa belle-fille.

Stronger est un film rempli de chaleur et d’humanité, mais sans embellir la réalité. Jeff Bauman est une figure inspirante, mais c’est aussi un type quelconque plein d’imperfections. Le film joue beaucoup avec cette notion (très américaine) de le porter en héros alors qu’il était simplement au mauvais endroit au mauvais moment. Le côté psychologique du survivant qui ne pense pas mériter son titre est sûrement beaucoup plus dur à aborder que sa nouvelle condition physique… Certains trouveront peut-être le film trop intimiste, mais c’est justement en faisant de petites choses qu’on arrive au plus grand résultat.

Par @NicoBalazard (Cine-Nerd.fr)

Nicolas Balazard