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Paranoïa, un thriller malsain

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Paranoïa, le nouveau film de Steven Soderbergh, est un thriller particulièrement malsain, parfois amusant, parfois désagréable, qui raconte l’histoire d’une femme involontairement internée dans un hôpital psychiatrique. D’un côté, Paranoïa est un peu old school, nous présentant une énième demoiselle en détresse qui devient au fur et à mesure du film une héroïne intrépide qui fait face au danger dans le sang et la sueur. Mais comme il s’agit quand même d’un métrage de Steven Soderbergh, la tension n’arrive pas tièdement avec des lignes de dialogue plates, mais plutôt avec une grande malice et un sens indéniable de la narration.

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© Fingerprint Releasing / Bleecker Street

Synopsis : Une jeune femme, convaincue d’être harcelée, est enfermée contre son gré dans une institution psychiatrique. Alors même qu’elle tente de convaincre tout le monde qu’elle est en danger, elle commence à se demander si sa peur est fondée ou le fruit de son imagination…

Sawyer – incarnée par l’excellente Claire Foy que vous avez peut-être découverte dans le rôle de la reine Elizabeth II dans la série The Crown sur Netflix – vient d’arriver dans une nouvelle ville. On ne sait pas grand-chose sur elle, mais ce coquin de Soderbergh, en narrateur affuté, arrive subtilement à nous dresser un bilan pathétique de la jeune femme : un travail miteux dans un box, un patron prédateur… Plus tard, alors qu’elle s’apprête à passer à l’acte avec un type rencontré dans un bar, elle le rejette et finit dans sa salle de bain à avaler des pilules. Et là on comprend qu’elle a un passé plus tourmenté qu’on ne le croyait. Rencontrant une psychiatre, elle révèle qu’elle a été victime d’un harceleur ce qui l’a conduit à déménager pour se cacher. Cet aveu, couplé au risque de suicide décelé par la psy, la conduit à se faire enfermer dans l’institution psychiatrique « pour son propre bien ». Au départ en observation pendant 24h, les docteurs repoussent sa sortie par suite d’altercations musclées : elle veut prouver qu’elle n’est pas folle mais devient pour cela agressive… ce qui aggrave son cas ! Et c’est dans cet aspect que le thriller devient plutôt sadique et jouissif (et effrayant même). Sa voisine de lit Violet (incarnée par une Juno Temple, sauvage) harcèle Sawyer, qui peut quand même compter sur l’appui de Nate (Jay Pharoah) un autre détenu. Puis un jour, alors qu’elle fait la queue pour prendre ses médicaments, Sawyer croise David (un Joshua Leonard immédiatement flippant) qui selon elle est son harceleur…

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© Fingerprint Releasing / Bleecker Street

Paranoïa est un pur jeu du chat et de la souris. Malgré quelques faux semblants (« Sawyer est-elle vraiment folle ? »), l’histoire laisse finalement peu de place au doute. Même si elle manque de retournements dramatiques, elle décharge des montées d’adrénaline particulièrement retorses. La plupart du temps, Sawyer insiste sur le fait qu’elle n’a pas sa place dans l’hôpital, que son internement est une erreur, mais elle ne s’aide pas en accumulant les bêtises qui finissent par la desservir aux yeux du personnel, ce qui prolonge son incarcération et son tourment. Il devient facile alors d’imaginer à quel point elle se sent pourrie, en témoigne les gros plans permanents sur son visage déconfit. Elle finit par se dire qu’elle a sa place ici et qu’elle imagine peut-être voir son agresseur partout…

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© Fingerprint Releasing / Bleecker Street

Soderbergh a tourné Paranoïa principalement sur iPhone 7, en utilisant des objectifs supplémentaires, notamment un fisheye (qui a un angle de champ proche de 180°). Qu’il réalise avec de gros moyens ou aucun comme ici, il manie sa caméra comme personne en jouant avec la perspective de manière inventive. La faible définition, voire parfois les déformations de l’image semblent s’harmoniser avec le monde dérangé et inquiétant dans lequel Sawyer évolue. Malheureusement, si l’image est pleine de tension et sert la narration, la palette est souvent aussi miteuse que les décors, et même si cela aide à ressentir le malaise de l’héroïne, ce n’est pas hyper flatteur pour les yeux. A contrario, ce qui séduit ce sont ces images hypnotiques de Sawyer déambulant dans les couloirs de l’hôpital comme si elle était une âme égarée, sorte de Shelley Duvall dans Shining ou tout autre film utilisant des grands angles dans des espaces restreints.

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© Fingerprint Releasing / Bleecker Street

De cette technique on retiendra un aspect brut de décoffrage, excellent en terme de conception, moins en terme de divertissement. Car au final, ce sont bien les acteurs qui poussent à apprécier le film au fur et à mesure que l’histoire devient déconcertante. Si on évite les clichés de la femme en péril et qu’on lit Paranoïa comme un pur thriller de genre, le film devient jouissif. Mais soyons honnêtes : dans l’éternel débat qui oppose la SVOD (Netflix, Prime Video…) à la distribution classique des œuvres en salle, la technique du film le rend facilement visible sur un écran de téléphone et on doute qu’il offre une vraie « expérience de cinéma ».

Au final, Paranoïa est un petit thriller bien mené et souvent malsain et effrayant, dont le concept (le harcèlement) pourra parler à tout le monde, avec une intrigue parfois vacillante mais qui reste sur les rails. Claire Foy livre une performance remarquable et le style visuel intime de Soderbergh impose l’idée à travers les images que quelque chose d’horriblement sinistre va surgir.

Par @NicoBalazard (Cine-Nerd.fr)

Nicolas Balazard