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Mary Shelley, une auteure plus sage que sa créature

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Avec Mary Shelley, la réalisatrice saoudienne Haifaa-Al-Mansour capture le pathos et le drame de l’histoire de Frankenstein, tout en livrant un portrait intimiste et plutôt équilibré de son auteure susnommée. La réalisatrice a tourné en 2012 son premier film dans son pays d’origine : c’est à ce jour l’unique film saoudien réalisé par une femme. Le scénario original est l’œuvre d’une nouvelle venue, Emma Jensen, qui a dépeint la vie de Mary Shelley entre ses 16 et 18 ans alors qu’elle va rencontrer l’amour et écrire son chef d’œuvre gothique « Frankenstein », qui sortira en 1818. Elle Fanning incarne l’auteure et complète ce trio de femmes, avec un reflet évident au film dans lequel l’héroïne essaye d’exister en tant que créatrice dans un univers résolument masculin.

Synopsis : En 1814, Mary Wollstonecraft Godwin entame une relation passionnée et scandaleuse avec le poète Percy Shelley et s’enfuit avec lui. Elle a 16 ans. Condamné par les bienpensants, leur amour tumultueux se nourrit de leurs idées progressistes. En 1816, le couple est invité à passer l’été à Genève, au bord du lac Léman, dans la demeure de Lord Byron. Lors d’une nuit d’orage, à la faveur d’un pari, Mary a l’idée du personnage de Frankenstein. Dans une société qui ne laissait aucune place aux femmes de lettres, Mary Shelley, 18 ans à peine, allait révolutionner la littérature et marquer la culture populaire à tout jamais.

© Pyramide Distribution

En effet Mary Shelley était une femme écrivaine dans un monde d’hommes, elle a créé un nouveau genre d’écriture avec un style brut et audacieux, qu’on associait plus volontiers à celui d’un homme. Son « Frankenstein » est une histoire palpitante qui parle tour à tour d’abandon, de cruauté et d’arrogance, tout en se posant la question du sens de la vie. Elle Fanning dégage une sérénité presque innocente dans le rôle de Mary, et porte ce drame avec une certaine douceur. Comme souvent avec la jeune actrice, elle lance ce qui semble être un air de défi tout en incarnant une certaine idée de la pureté féminine à la beauté délicate, qui semble insensible à la détresse physique ou psychologique dans laquelle elle se trouve. Son rôle était assez similaire dans le film d’horreur The Neon Demon de Nicolas Winding Refn. Au casting on retrouve aussi Douglas Booth qui incarne son amant (et plus tard mari), le vaniteux Percy Shelley, et Tom Sturridge complètement loufoque (et ce n’est pas un compliment) incarnant un Lord Byron dément, sorte de caricature de star du rock en fin de vie. De son côté Bel Powley incarne le rôle ingrat de la sœur de Mary qui est aussi l’amante de Byron. Enfin, Stephen Dillane apporte une noirceur intellectuelle dans le rôle du savant et libraire William Godwin, père de Mary et veuf de la militante féministe Mary Wollstonecraft.

© Pyramide Distribution

Ce drame, tel que la scénariste l’a conçu, semble avoir ce petit charme désuet du film d’époque en costume, mais manque franchement de romanesque, et se révèle beaucoup plus intimiste que d’autres adaptations de la vie de Shelley. Il n’y a pas, par exemple, de grands voyages à travers l’Europe, rien ne montre Mary en Allemagne, près de l’endroit où se trouvait le château de Frankenstein et où de sombres expériences alchimiques avaient lieu. Au lieu de ça, l’histoire reste très british : la jeune Mary part en voyage chez des amis en Écosse où elle fait la rencontre du jeune poète Percy Shelley en mal de notoriété. De retour à Londres dans la pauvreté, elle s’enfuit avec Percy (qui s’avère être déjà marié et père d’une enfant) dans le plus grand déshonneur de sa famille. Percy lui fait vivre la grande vie de propriétaire, mais il devient vite clair que Shelly, plutôt volage et irresponsable, paie tout avec de l’argent emprunté, jusqu’au jour où il doit fuir ses créanciers…

© Pyramide Distribution

Parfois le film donne l’air d’être un feuilleton télévisé, avec cependant des fulgurances, et une mise en scène soignée avec une belle reconstitution d’époque et une solide direction d’acteurs. De plus, c’est un film qui souligne non pas l’horreur de l’histoire de Frankenstein, mais son pathos et sa pitié : la créature est profondément solitaire et malheureuse, accablée d’une vie qu’elle ne voulait pas, un peu comme le reflet de son auteure. Le directeur de la photographie David Ungaro fait des merveilles avec la lumière à la bougie, et le design d’époque évoluant vers le gothique en ce début du XIXe siècle.

Copyright Pyramide Distribution 4

© Pyramide Distribution

Mary Shelley est un biopic intelligent, parfois puissant, toujours bien joué, avec une forte inclinaison féministe (devant et derrière la caméra). Malheureusement, il manque d’énergie électrique, comme quand son héroïne regarde des scientifiques l’utiliser pour ranimer les membres d’une grenouille morte. Et c’est de ça que Mary Shelley version 2018 manque cruellement : de galvanisation, d’énergie. Il reste en effet trop scolaire et épisodique, semblant réciter par cœur des instants de la vie de la jeune Mary. Il n’y a donc ni suspens, ni tension, et le tout se montre un peu trop lisse. Reste un vrai sens de la mise en scène, élégant, pour ce récit qui retrace les origines de Frankenstein sans jamais prendre vie.

Par @NicoBalazard (Cine-Nerd.fr)

Nicolas Balazard